Anorexie : quand manger fait mal

Anorexie : quand manger fait mal

Si l’anorexie évoque des images d’extrême maigreur, elle commence bien avant ce stade. Quelles sont les causes de cette addiction à la perte de poids et de l’incapacité à se percevoir tel qu’on est ? Comment cette maladie est-elle vécue et comment en sortir ? Quelques pistes et témoignages dans le magazine Phosphore du mois de novembre.

Comment on se voit

Lorsqu’on parle d’anorexie, on a en tête des images de filles très maigres, joues creuses, côtes saillantes, cuisses du diamètre d’un bras… Pourtant, cette maladie commence bien en amont de ce stade. Dans neuf cas sur dix, elle concerne des filles. Comme la drogue, l’alcoolisme, c’est une addiction – une addiction à la perte de poids – qui commence doucement sans qu’on y prenne garde. Cette maladie peut durer plusieurs années. Elle provoque des troubles hormonaux avec l’arrêt des règles et des troubles de la croissance. Une dénutrition sévère peut conduire à des hospitalisations.

L’anorexie a plusieurs causes. Elle survient généralement lorsqu’on a une faible estime de soi dans un contexte où la compétition et la performance sont survalorisées. Championne de karaté et excellente élève, la jolie Erell, 18 ans, a commencé à faire attention à son poids quand d’autres élèves l’ont traitée de « guenon ». Danseuse, Julia, 16 ans, auteure du blog La Faim du silence, a perdu pied après une relation destructrice avec un garçon. « Je me suis repliée sur moi, je sentais que ma vie m’échappait. Je me sentais grosse, nulle et moche. Pour reprendre le contrôle de la situation, j’ai décidé de maigrir. » L’anorexie peut apparaître dès 8 ans et à tout âge, mais elle surgit souvent au début de l’adolescence, comme un refus du passage à l’âge adulte. « J’adore voir les courbes chez une autre femme, mais je n’ai pas supporté de voir mon corps se transformer », explique Maëlle, 20 ans, dont la mère a toujours été soucieuse de son apparence et dont la grande sœur est anorexique.

On ne devient pas anorexique du jour au lendemain. En surpoids ou pas, on veut d’abord juste maigrir un peu ou manger plus sain, avant de mettre le doigt dans un engrenage. Pas de sucre dans le yaourt, ni de Nutella sur la tartine, les restrictions sont légères, puis elles s’accentuent. « J’ai ensuite arrêté de prendre des desserts, puis de la viande en prétextant que je voulais devenir végétarienne, témoigne Julia. J’ai continué en sautant le petit-déjeuner. Au bout de quatre mois, j’ai développé des peurs de tous les aliments riches. » Pour manger moins sans attirer l’attention des proches, les stratégies – et les mensonges – se multiplient : faire semblant d’avoir pris son petit-déjeuner en émiettant du pain, dire qu’on vient de manger chez un ami… À ce stade, beaucoup d’anorexiques n’ont pas conscience de leur état. La satisfaction de maigrir rend d’abord euphorique. « Je me sentais toute puissante, témoigne Erell, qui a dû être longtemps hospitalisée avant de guérir. J’avais enfin l’impression de réussir quelque chose que j’avais choisi. » Mais cette joie éphémère est vite remplacée par une insatisfaction permanente, un mal-être profond. « Je me suis d’abord dit que j’allais perdre 2 kilos, poursuit-elle. Et puis encore 2 kilos, et encore. Et ça ne s’arrêtait jamais. » Paradoxalement la nourriture devient le centre de la vie. « Au bout de six mois de restrictions progressives jusqu’à ne plus manger qu’une pomme par jour, la nourriture est devenue mon ennemie, ma plus grande peur et ma plus grande obsession », se souvient Julia. L’obsession prend plusieurs formes : calculer les calories, se peser plusieurs fois par jour, rester debout et pratiquer des exercices physiques en cachette pour « compenser » ce qu’on a mangé. Mais la pression ne concerne pas seulement la nourriture. « Je voulais atteindre la perfection dans tous les domaines, je travaillais jour et nuit, je pleurais si j’avais une note en dessous de 18, explique Julia. Ce n’était jamais assez. Il fallait que j’aie l’air d’être parfaite parce que j’imaginais que c’était le seul moyen qu’on m’aime. »
“Anorexie, quand manger fait mal”, texte : Corinne Renou-Nativel, avec le Dr Renaud de Tournemire, pédiatre de l’unité de médecine pour adolescents au CHI de Poissy-St-Germain-en-Laye, et Sophie Braun, psychanalyste et psychothérapeute. Phosphore, novembre 2016.

Comment on vit l’anorexie

Les personnes qui souffrent d’anorexie refusent peu à peu tout ce qui leur faisait plaisir avant (voir des amis, aller au cinéma, dessiner…) et tirent un plaisir du contrôle, d’une discipline stricte qu’elles deviennent incapables de remettre en question. La spontanéité disparaît, les émotions aussi. L’anorexie peut s’accompagner de phases de boulimie, pour compenser le manque et oublier enfin la faim qui tenaille en permanence. Que faire si on connaît quelqu’un qui suit ce chemin ? D’abord écouter sans juger. « L’anorexie est une maladie à part entière, complexe et qui est bien loin d’être un choix ou un caprice, explique Julia. Est-ce qu’on blâme quelqu’un qui a un cancer ? » Parler de la perte de poids enferme la personne dans la maladie. Il faudrait éviter aussi les remarques sur l’apparence et la nourriture – même si elles semblent positives. L’idéal est de convaincre de consulter un médecin, un psy, ou d’aller dans une maison de l’adolescence. Il est important de prévenir des adultes, un oncle ou une grand-mère avec qui le lien est fort. « Mieux vaut quelqu’un d’extérieur, un prof par exemple, affirme Erell. Raccrocher la personne à ses passions, et la faire sortir, revivre, passer des moments avec ceux qu’elle aime, aussi. » Conserver le lien est essentiel pour empêcher votre ami(e) de se renfermer, de se couper de tout le monde. Mais maintenir une relation est parfois difficile pour les proches qui se sentent complices d’une descente aux enfers, comme face à un drogué ou un alcoolique.

Comment on se sort de l’anorexie

Que faire si soi-même on est sur cette pente ? « Si on se dit “Je perds tant de kilos” et qu’on continue alors qu’on a déjà atteint cet objectif, il faut absolument se faire suivre », alerte Erell. Chercher de l’aide très vite et consulter un médecin ou un psy avec qui l’on se sent en confiance permet d’éviter que l’anorexie ne s’installe. « Il faut changer son regard sur soi, accepter de ne pas être ce qu’on aurait voulu, comprendre que notre corps n’est pas notre ennemi », explique Maëlle. « Il faut comprendre que maigrir ne résoudra pas ses problèmes, qu’un poids sur la balance ne définira jamais une personne », renchérit Julia. Erell a trouvé sa motivation : « Comme je n’arrivais pas à sortir de l’anorexie pour moi, je me suis dit que je devais le faire pour les autres, pour rendre le monde meilleur. J’aimerais travailler pour aider des personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire. » Les étapes de la guérison peuvent être difficiles et passent par un retour à ses émotions – les bonnes et les mauvaises –, mais ça en vaut la peine. « J’ai envie de tout maintenant, je me sens comme une pile électrique, explique Erell. La plus belle des victoires n’est pas de perdre du poids, mais de sortir de cette maladie. » Même appétit de vivre pour Julia : « Je veux rattraper chacune des secondes que l’anorexie m’a volée. Comme moi, chacun mérite de guérir, a le droit de vivre et y arrivera aussi. »

Anorexie-Boulimie-Info-Écoute

Un numéro pour les personnes souffrant d’anorexie, mais aussi leurs proches : 0 810 037 037.

“Quand vous étiez anorexiques”, des adolescents témoignent…

«Je me voyais énorme de chez énorme ! Je ne me suis vue maigre que lorsque j’ai commencé à reprendre du poids. J’ai pris conscience que j’étais anorexique seulement quand j’ai été hospitalisée.» Erell

«J’étais maigre, presque squelettique, mais je pensais que j’étais juste mince. C’est avec une psychomotricienne que j’ai pris conscience des os qui ressortaient, de la taille du tour de mes bras et que j’ai compris que c’était très grave.» Rémi

«J’avais une image faussée de mon corps. Mon regard ne se fixait que sur ce que j’appelais mes défauts mais que personne ne voyait. Je me disais que je ne méritais pas d’être vue par mes amis. Je voulais perdre du poids jusqu’à m’effacer, disparaître !» Maëlle

«J’ai entendu des remarques telles que “Arrête ton cinéma, tu sais très bien que tu n’es pas grosse.” Le problème était que non. Je ne le savais pas. Même à mon plus bas poids, je n’arrivais pas à me voir squelettique. Je voyais encore de la graisse à effacer. J’avais l’impression d’avoir de la graisse à la place de ma peau. Je n’arrivais pas à voir que j’avais la peau sur les os.» JuliaCouverture du magazine Phosphore, novembre 2016, actuellement en vente en kiosque.

 

“Anorexie, quand manger fait mal”, texte : Corinne Renou-Nativel, avec le Dr Renaud de Tournemire, pédiatre de l’unité de médecine pour adolescents au CHI de Poissy-St-Germain-en-Laye, et Sophie Braun, psychanalyste et psychothérapeute. Phosphore, novembre 2016.

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