Attentat à Nice : en parler avec les enfants

Attentat à Nice : en parler avec les enfants

Difficile responsabilité pour les parents : parler aux enfants de ce qui s’est passé, avec délicatesse et en tenant compte de leur besoin de réassurance. Depuis janvier 2015, Françoise Guérin, psychologue clinicienne, constate combien les attentats ont des échos jusque dans son cabinet lyonnais, où elle reçoit beaucoup d′enfants et de parents. Nous lui avons demandé conseil.

Cet attentat survient en été, à un moment où les familles sont parfois déconnectées de l’actualité. Faut-il en profiter pour épargner cette nouvelle aux enfants ?

Il y a fort à parier que les enfants en entendront parler de toute façon : en surprenant une conversation sur la plage, dans un train, par la télévision dans un restaurant ou par la radio dans la voiture. Il ne faut pas se fier au fait qu’ils regardent ailleurs ou continuent de jouer. On croit souvent qu’un enfant entend mieux quand il regarde l’adulte dans les yeux : c’est faux. Face à une information difficile à appréhender pour lui, l’enfant détourne le regard, fait autre chose, mais il écoute ! Il est dans la nature des enfants d’être curieux et ouverts sur leur environnement. Il faut donc présumer qu’ils ont saisi quelque chose de ce qui s’est passé.Attentat de Nice - Illustration "14 juillet 2016" de Jérôme Sié

Que dire, alors ?

S’ils ont été confrontés sous nos yeux à des images à la télé, ou ont entendu un flash radio, il vaut mieux en parler immédiatement. Autrement, autant laisser venir les questions. On peut partir de ce qu’ils ont compris, de ce qu’ils ont vu, et tenter de leur faire dire ce qu’ils ont ressenti : cela fait peur, cela rend triste, cela met en colère… S’ils n’ont pas la capacité de mettre des mots sur leurs émotions, on peut dire, nous, ce que l’on ressent.

Autant en rester à un résumé succinct des faits, et, si possible, ne pas leur fournir de détails qu’ils ignoraient. Car les enfants s’accrochent aux détails (“Il y avait des enfants ? Ils avaient quel âge ? Et le camion, il était de quelle couleur ? C’était quelle marque ?…”) et par ces détails, ils s’identifient. Une très forte identification peut être facteur de grande angoisse. Dire le minimum et laisser la porte ouverte est une bonne stratégie : “On peut en reparler plus tard, si tu veux.”

Attention, certains jeunes enfants peuvent “partir en vrille” dans des questionnements sans fin qui traduisent leur désarroi. Les questions s’enchaînent sans apaisement. Dans ce cas, il faut s’autoriser à mettre un terme à ce “tourbillon” qui fait monter l’angoisse. “Ça suffit. Faisons autre chose…” Il est aussi important de se redire qu’il n’y a pas de réponses à tout.

Les images sont difficilement soutenables…

Il faut, le plus possible, épargner aux enfants l’exposition aux images. Dans le domaine de l’actualité, l’impact des images est de loin supérieur à celui de la parole. Les images du réel (corps des victimes, panique, blessés, sang, visage des agresseurs…) sont impossibles à traiter : sur le plan psychique, on ne sait pas quoi en faire, c’est d’ailleurs pour cela qu’elles nous “happent”. Le “trop réel” est source d’angoisse, il est important d’en atténuer la crudité. En consultation, j’ai reçu des enfants qui en avaient trop vu. L’un d’eux, par exemple, voyait dans ses cauchemars le visage des présumés tueurs des attentats du Bataclan.

La répétition des attentats depuis janvier 2015 ébranle nos discours rassurants. Nous finissons nous-mêmes par ne plus y croire ! Que pouvons-nous encore dire à nos enfants ?

Même si la répétition des attentats nous fait douloureusement douter de nos arguments, les enfants ont besoin d’être rassurés. Face à eux, le rôle des adultes, c’est de rester du côté de la vie, de garder confiance en l’avenir et non d’accroître l’inquiétude en transmettant les doutes. Donc oui, il faut continuer d’expliquer que “les policiers, les gendarmes, les militaires sont là pour nous protéger” et que “la vie est plus forte que la mort”.
Et puis, les adultes peuvent et doivent s’octroyer le temps de la réflexion. Il est impératif de répondre aux questions des enfants mais on peut toujours différer ce moment en disant : “On en parle tout à l’heure.” Car il est important de réfléchir à ses propres angoisses, de préparer les mots que l’on va employer. Quoi qu’il arrive, les enfants sentiront l’inquiétude poindre dans notre discours rassurant. Nos émotions se manifestent, et c’est sain. Mais notre rôle est de parler calmement et de laisser entendre qu’il est essentiel de continuer à vivre.

Que vont comprendre les tout-petits, les bébés ?

Les plus jeunes vont sentir l’émotion des adultes, au ton de la voix, à la gravité de l’instant. Même à eux, il faut parler, en disant simplement qu’il s’est passé quelque chose de grave dans le pays, qu’on est triste, mais qu’ils n’y sont pour rien.

Certains enfants manifestent clairement leur inquiétude, d’autres parlent peu… Comment déceler les répercussions d’un tel événement sur eux ?

Dans les jours qui suivent un tel événement, il faut être attentif à leurs comportements : sommeil, appétit, maux de ventre, mais aussi excitation “euphorique” qui est souvent une manifestation de défense contre l’angoisse… Si l’on observe quelque chose d’inhabituel, il faut les questionner, leur tendre des mots. Souvent, ils ne savent pas répondre. On peut alors simplement avoir un discours “pommade” : “Je vois qu’il y a quelque chose qui te tracasse, mais on est là, nous, avec toi.” Ce sont des mots banals, mais très importants. Enfin, il faut aussi accorder aux enfants le droit à l’indifférence et à l’oubli : s’ils changent de sujet, s’ils se détournent pour chercher un jeu, n’insistons pas. C’est leur façon de se protéger pour continuer à vivre. À nous aussi de rappeler par nos actes et nos paroles que la vie est plus forte, en proposant d’écouter une musique, de discuter de l’avenir, de ce qu’on aime faire, de ce dont on rêve pour plus tard… En faisant cela, on affirme aussi nos valeurs.

Que répondre à la question “Pourquoi il a fait ça ?”

Aucune de nos réponses ne sera vraiment satisfaisante, parce qu’il n’y a pas de réponse à cela. On peut simplement dire qu’il y a des gens qui se montrent très méchants et dont les actes sont très cruels, peut-être parce qu’ils n’aiment pas la vie. Un tel événement, avec ce qu’il a d’inattendu et d’insensé, nous oblige à dire ce qu’il est en fait impossible de dire.

Et les ados, qui vont être confrontés à l’actu sans filtre, au travers de leurs téléphones portables ?

Certainement ont-ils vu dix fois plus de choses que nous ! Il faut saisir cette occasion pour engager une discussion et les faire réfléchir à l’impact des images, et à la nécessité de se protéger du trop d’images et du trop d’infos, en expliquant qu’on n’est pas obligé de cliquer sur tous les liens vidéo que l’on reçoit. Et enfin rappeler les valeurs auxquelles on est attaché, en débusquant les “pépites”. qu’il y a toujours dans un tel événement : la solidarité, l’élan de mobilisation, les donneurs de sang… Les ados y sont très sensibles.
Enfin et surtout, petits ou grands, il est important de protéger les enfants du “trop de réel”, qui anéantit l’espoir.Attentat de Nice - Illustration "Il va falloir beaucoup s'aimer" de Jérôme Sié

L’interview de Françoise Guérin, psychologue clinicienne qui exerce à Lyon et enseigne à l’Institut de Psychologie (Université Lyon 2), a été réalisée par Anne Bideault. Illustrations : Jérôme Sié

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Comments (2)

  1. […] Françoise Guérin […]

  2. […] Les conseils de la psychologue clinicienne, Françoise Guérin, sur le site bayard: http://www.bayard-jeunesse.com/actualites/attentat-a-nice-parler-enfants/ […]