“Partageons nos émotions”, supplément pour les parents du magazine Popi, n° 404, avril 2020. Texte : Anne Bideault. Illustrations : Peter Elliott.
© “Partageons nos émotions”, supplément pour les parents du magazine Popi, n° 404, avril 2020. Texte : Anne Bideault. Illustrations : Peter Elliott.

Partageons nos émotions !

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La vie quotidienne avec un tout-petit exacerbe nos émotions. Comment vivre avec ? Faut-il leur laisser libre cours, les expliquer, les traduire, les dissimuler ? Et comment s’y prendre avec un enfant qui commence tout juste à parler ? Écris il y a quelques semaines, ces conseils parus dans le supplément pour les parents du magazine Popi d’avril, seront plus que jamais utiles pendant le confinement.

La goutte qui fait déborder le vase…

C’est fou, à bien y réfléchir : “Cacher sa joie”, “Bouder son plaisir”, “Mettre son chagrin au fond de sa poche avec un mouchoir dessus”, “Ravaler ses larmes”… C’est comme s’il fallait toujours taire nos émotions, comme si elles nous gâchaient la vie. Bref, pour beaucoup d’entre nous, adultes, il convient de refréner ce qui se passe à l’intérieur. Bien sûr, il n’est pas question de donner libre cours à tous nos états d’âme, comme hurler son mécontentement à la vieille dame qui marche trop lentement dans la rue… Mais une maîtrise totale de soi n’est pas plus souhaitable que sortir de ses gonds : tôt ou tard, à retenir ou taire ce qu’on ressent, ça finit par exploser. C’est le fameux phénomène de la goutte qui fait déborder le vase. Alors, comment vivre avec ces émois ?

“Partageons nos émotions”, supplément pour les parents du magazine Popi, n° 404, avril 2020. Texte : Anne Bideault. Illustrations : Peter Elliott.

Un message d’alerte

L’émotion qui nous traverse (peur, colère, tristesse…) est à considérer comme un signal, une notification interne qui nous dit : “Ce que tu vis là ne correspond pas à ce qu’il te faut en ce moment.” Ce signal est d’abord physique et réflexe (repli, fuite, serrement de cœur, chaleur, mouvements brusques des bras, sauts, crispation de la mâchoire, larmes, douleurs à l’abdomen…). C’est dans un second temps (qui nous paraît souvent simultané) qu’entrent en scène la pensée et la verbalisation (cris, paroles…). Et parfois, ça court-circuite : au lieu de considérer que ce signal nous est adressé, on va d’abord incriminer quelqu’un ou quelque chose d’extérieur. Au hasard : l’autre (le compagnon qui a oublié d’acheter le pain, l’enfant qui a laissé traîner un Lego sur la moquette, le collègue de bureau…), la pluie qui ne cesse de tomber, la voiture qui ne veut pas démarrer… Mais ces motifs ne sont en fait que des déclencheurs.

Pour la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol, les émotions ont une logique : elles sont des messages qui nous alertent sur nos besoins. Exemples : la colère monte, je m’énerve contre ce bébé qui ne veut pas dormir ? Mes besoins : de la tranquillité, de l’attention, du respect de moi-même… Je me sens épuisé, rien ne me satisfait, ni ma vie de famille, ni ma vie professionnelle, j’ai envie de me glisser sous ma couette sans voir personne ? Mon besoin (entre autres) : trouver plus de sens et de cohérence à mon existence…

L’important, une fois que la crise est passée, est donc de prendre appui sur ce qu’on éprouve pour nous aider à identifier nos manques et à les satisfaire. Ainsi, pour la tranquillité : s’accorder des moments de répit rien que pour soi, confier son enfant à une baby-sitter… Mais quand la crise est là, que faire ?

Le tout-petit n’est pas coupable

Dans certaines familles, on est parfois démonstratif : “Je suis heureux”, “J’ai du chagrin”, “Je suis contrarié”, “Je suis inquiet”… Dans d’autres, on est plus taiseux. Or, devant un enfant, il est primordial de mettre des mots sur nos émotions, qu’il ressent de toute façon : lorsque ses parents sont préoccupés, un bébé va s’agiter, avoir un sommeil haché… Si l’on ne dit rien, il peut “se rendre coupable de l’état de son parent”, constate la thérapeute Marie-Jeanne Trouchaud. Il faudrait donc toujours préciser : “Je suis très triste, car Papi est malade, mais tu n’y es pour rien.”

D’accord, mais la colère ? L’épuisement ? Parce que zut, c’est quand même lui qui me réveille cinq fois par nuit ! “Il faut à tout prix éviter d’accuser l’enfant. Le parent doit prendre la responsabilité de son émotion, l’enfant n’étant qu’un déclencheur”, poursuit la thérapeute. Faisons donc l’effort de parler de soi (“Je”) et de distinguer l’acte de son auteur : “Là, je n’en peux plus, je ne sais plus comment faire, je suis très fatigué et quand tu sautes sur le canapé, ça m’empêche de reprendre des forces”, ou “Au travail, j’ai eu un problème, alors ce soir je me suis énervé contre toi, mais ce n’est pas de ta faute !” Une façon de déculpabiliser l’enfant.

“Partageons nos émotions”, supplément pour les parents du magazine Popi, n° 404, avril 2020. Texte : Anne Bideault. Illustrations : Peter Elliott.

Un effet miroir ?

À l’âge des lecteurs de Popi (1-3 ans), le cerveau des enfants n’est pas encore apte à rationaliser et verbaliser. “Ce n’est pas parce qu’il sait parler qu’il sait dire”, répète Marie-Jeanne Trouchaud. « Quand un bébé de 6 mois hurle, on le prend dans ses bras, on le cajole en questionnant : “Oh ! lala ! mon chéri, qu’est-ce qui se passe ? Il y a quelque chose qui ne te convient pas ?” » Or, déplore-t-elle, « dès que l’enfant commence à parler, on s’attend à ce qu’il s’exprime. Quand il se met à hurler, on va lancer “Arrête de crier !” alors qu’on devrait agir comme quand il était petit : plus il est odieux, plus il faut le câliner. »

Peu à peu, les parents l’aideront à reconnaître et accueillir ses émotions. Leur propre attitude joue beaucoup, par imitation. À eux de lui apprendre à parler au lieu de crier, pleurer, frapper : « Plutôt que mordre, tu peux dire : “Je ne suis pas d’accord.” » Et ils peuvent aussi mettre des mots sur ce que vit l’enfant : “La dernière fois, tu te souviens, je me suis énervé. Et aujourd’hui, c’est toi qui es en colère. Parfois, on déborde, ça arrive à tout le monde. » Un long apprentissage : la preuve, à l’âge adulte, on n’y parvient pas à tous les coups !

“Partageons nos émotions”, supplément pour les parents du magazine Popi, n° 404, avril 2020. Texte : Anne Bideault. Illustrations : Peter Elliott.

Des livres pour aller plus loin

Catherine Aimelet-Périssol et Aurore Aimelet, Émotions : quand c’est plus fort que moi (Leduc.s éditions, 2019).
Marie-Jeanne Trouchaud, Donnez confiance à votre enfant (Plon, 2019).

“Partageons nos émotions”, supplément pour les parents du magazine Popi, n° 404, avril 2020. Texte : Anne Bideault. Illustrations : Peter Elliott.